Jeudi 9 septembre 2010 4 09 /09 /Sep /2010 15:57

 

    La brume tombait déjà sur la montagne. Les nuages recouvraient les pics enneigés des Pyrénées. Les rochers escarpés s'imposaient à son pas. Les cailloux roulaient sous ses pieds endoloris. Elle n'avait pas entendu le tintement de la cloche du village qui signait l'Angélus. Elle retenait son souffle à chaque bruit aussi ténu fût-il. Il lui semblait avoir grimpé des kilomètres après s'être écartée du chemin balisé. Il lui fallait se rendre à l'évidence: elle était perdue, sans carte, sans boussole, sans lampe de poche. Que pouvait-elle faire? Elle se rappela soudainement les épisodes où sa maîtresse lui faisait réciter ses leçons et qu'elle ne pouvait les sortir de sa bouche bien que les connaissant par coeur. Il lui fallait alors déjà trouver des stratégies pour retrouver son chemin, pour se rassembler. Que faisait-elle alors pour ne pas paniquer? Ah oui! Ca y est! Elle comptait jusqu'à mille, deux mille, etc.jusqu'à ce que sa maîtresse lui intimât l'ordre de s'asseoir. Donc, il fallait compter, ça lui permettrait de se sentir moins perdue. Elle commença à compter ses pas. C'était devenu autant un sport cérébral qu'une pratique physique. Elle avait beau humer les essences aromatiques des plantes sauvages tels le thym et la lavande qui d'habitude la relaxaient, elle n'arrivait pas à se détacher de cette idée fallacieuse: « Je vais avoir une angoisse! ».

Mais non, sa combativité reprenait le dessus et elle comptait dorénavant à haute voix: « deux cents, deux cent un...trois cents...déjà quatre cents pas et elle ne percevait toujours pas âme qui vive. Cette randonnée solitaire qui devait être une partie de plaisir tournait décidément au cauchemar.

Elle s’enfonçait petit à petit dans le coton nébuleux. Elle essaya de fixer son regard droit devant, ainsi ses pieds l’amèneraient forcément dans un endroit, un quelque part espéré et inaccessible. Elle continua donc de compter ses pas nonobstant les ruisseaux, les rochers, les épines et les moucherons.

Brusquement , son pied droit glissa, elle venait de marcher sur quelque chose de rugueux et glissant à la fois. Elle ne parvint pas à se rattraper, ses deux pieds maintenant lui échappaient, elle se sentit comme happée par le vide ; elle ne tenait plus que par ses doigts écorchés accrochés aux rochers moussus ; elle tourna la tête délicatement pour regarder sous ses jambes pendantes. « Horreur, c’est le précipice ! »s’écria-t-elle. Elle avait les doigts engourdis, blessés par la rugosité des rochers, elle sentait qu’elle allait perdre prise ; alors lui revinrent des images de son enfance quand sa mère se penchait vers elle la nuit lorsqu’elle pleurait réveillée en sursaut par un cauchemar. : « Ne t’inquiète pas, ce n’est qu’un cauchemar, » lui susurrait-elle d’une voix rassurante, « agrippe-toi à la réalité, accroche-toi à la vie ». Alors elle s’entendit crier ces paroles venues du fond des âges : «Ne t’inquiète pas, ce n’est qu’un cauchemar, agrippe-toi à la réalité, accroche-toi à la vie ». Elle sentit son corps se raidir, ses joues desséchées commençaient à s’humidifier, elle pleurait des larmes glacées, humiliantes, endolories, même pas de « chaudes larmes » comme on dit si souvent. Elle sanglota même, ses mains rougies par l’effort commençaient à saigner. Elle se sentit lâcher prise. Elle était au désespoir, plus rien d’autre que la mort ne pouvait lui arriver dorénavant, elle n’aurait même pas pu découvrir les animaux sauvages : les isards, les marmottes, les buses et les renards. Tout son sang s’écoulait dorénavant le long de son corps meurtri. Elle allait céder lorsqu’une chose qu’elle ne savait définir s’empara fermement de ses deux poignets et la hissa solidement sur l’amont de la pente. C’était un berger qui menait ses moutons à l’estive. Il ne parlait pas beaucoup. Il la déposa sur le sol à l’aide de ses muscles puissants et la couvrit d’une pelisse pour la réchauffer. Il lui glissa dans la bouche le goulot d’une bouteille, c’était fort, ça sentait les plantes et l’alcool, elle reconnut de l’Izarra. « Ca va vous requinquer ».

Lorsqu’elle put de nouveau se tenir sur ses jambes, elle lui lança un « merci » plein de reconnaissance.

Les nuages avaient disparu, laissant la place à un soleil radieux ainsi qu’un ciel bleu profond. Lorsqu’elle regarda ses pieds elle aperçut un cairn, un empilement de pierres qu’érigent les randonneurs pour indiquer le chemin à prendre. A côté du cairn, une pierre plate avec une double rayure horizontale rouge avec les inscriptions :

GR 10.

En fait, elle n’avait jamais été perdue autre part que dans son esprit. Elle avait découvert plus qu’elle n’osait le penser, un grand sentiment puissant et noble : l’espoir.

Fraginfo

Par atelier journal - Publié dans : textes libres 2010
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